21 août 2018

La tragédie de la croissance


Comment sortir de l’impasse d’une croissance infinie sur une planète finie? Par exemple en restaurant la notion de biens communs, en réhabilitant la réciprocité, en en finissant avec l’endettement, en renouant le dialogue avec la nature, comme l’explique le professeur honoraire Gilbert Rist dans son ouvrage paru en mai aux Presses de Sciences Po. Interview.

Ce titre est sans doute un clin d’œil à l’article de Hardin «The Tragedy of the Commons». Est-ce volontairement ironique ou complémentaire?

L’allusion à Garrett Hardin est claire, mais c’est pour en prendre le contrepied! Depuis les travaux d’Elinor Ostrom, tout le monde sait que Hardin s’est trompé: il n’y a jamais eu de tragédie des communs au sens où celui-ci les envisageait. En revanche, on assiste désormais à la tragédie du capitalisme qui fait de la croissance l’unique manière de résoudre les problèmes de l’humanité dont il est à l’origine: le dérèglement climatique, la pauvreté, l’endettement, les inégalités sociales, etc. En effet, la plupart des théories économiques sont incapables de tenir compte de l’entropie (seconde loi de la thermodynamique), c’est-à-dire de la face cachée de la production, laquelle conduit inexorablement à l’épuisement des ressources. L’économie constitue donc une «science» autoproclamée et «hors sol» dont les dogmes – et notamment celui de la croissance – sont à l’origine des crises climatiques et environnementales que nous subissons. Ces erreurs sont anciennes. Elles remontent à l’époque où les «dons gratuits de la nature» semblaient illimités. Depuis, les sciences de la nature ont prouvé le contraire sans que les économistes n’en prennent acte. D’où la tragédie qui se déroule sous nos yeux effrayés et dont nous sommes les acteurs inconscients, puisque nous sommes malgré nous inclus dans un système difficile à remettre en cause, tant est puissante l’idéologie qui le fait passer pour le seul possible.

Restaurer la notion de biens communs, réhabiliter la réciprocité, en finir avec l’endettement, renouer le dialogue avec la nature… ces idées ont nourri la pensée des intellectuels de la fin du XXe siècle. Rien de neuf sous le soleil alors?

Ce qu’il y a de neuf sous le soleil, ce sont les dégâts infligés à l’environnement, le changement climatique et la probabilité d’une sixième extinction des vertébrés. Certes, certains avaient tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps, sans être pris au sérieux. Aujourd’hui, leurs prédictions sont confirmées. Cet ouvrage ne propose pas de recettes magiques, mais il fait apparaître la portée critique de pratiques sociales que la pensée économique a occultées: ainsi, la notion de bien commun constitue l’antithèse de la propriété privée, aujourd’hui généralisée. Pourquoi? Parce que la propriété privée est la condition fondamentale de l’obtention d’un crédit, donc de l’endettement, qui représente désormais un souci majeur tant pour les personnes privées que pour les États. Or, multiplier les biens communs, c’est diminuer d’autant les possibilités de s’endetter… et de devoir compter sur la croissance pour servir les intérêts de la dette et, finalement, la rembourser. De plus, si les «crises de la dette» existent depuis toujours, pourquoi ne pas s’intéresser aux diverses manières imaginées à travers l’histoire pour les surmonter? La survie de la société était alors en jeu. Des solutions radicales, dont nous pourrions nous inspirer, ont permis d’y faire face. De même, les pratiques généreuses de la réciprocité – bien plus nombreuses qu’on ne le croit – contredisent fondamentalement le présupposé des économistes qui ne connaissent que des individus calculateurs réunis par le marché. Pour tenter d’échapper – si c’est encore possible – aux crises créées par l’économie dominante, il faut donc retrouver le sens des pratiques qu’elle a exclues de son champ.

Croyez-vous sincèrement que l’homme (un Homo sapiens que l’on observe depuis plus de 150 000 ans) saura un jour inventer une modernité durable, loin de cette dynamique économique fondée sur la croissance?

Je ne lis pas dans le marc de café… et je m’abstiens de prédire l’avenir. Je constate simplement qu’Homo sapiens est là depuis longtemps mais qu’il est en train de détruire l’écosystème qui lui a permis d’évoluer. Il s’agit là d’un changement totalement inédit dans l’histoire. Il aura suffi de deux siècles pour bouleverser les conditions de vie sur Terre et entrer dans ce que l’on appelle désormais l’Anthropocène, cette période au cours de laquelle l’humanité a fait autant, sinon plus (mais dans le mauvais sens!) que ce qu’a accompli la succession de transformations géologiques et climatiques, pendant des millions d’années, pour façonner notre planète et la rendre habitable. Donc, le changement est devenu nécessaire. Toute la question est de savoir s’il sera choisi, lucidement et démocratiquement, ou s’il sera imposé par les bouleversements écologiques. Les problèmes qu’il faudra affronter sont connus: réchauffement climatique, élévation du niveau des océans, pénurie d’eau, fin du pétrole, dégradation des terres arables, épuisement des ressources halieutiques, accroissement démographique, etc. Tout comme le «développement durable», la «modernité durable» est un oxymore, une formule rassurante pour faire comme si tout pouvait continuer comme avant. Mais la magie des mots ne suffit pas à transformer la réalité. Les changements seront à la mesure des enjeux, donc considérables: nos descendants vivront dans un monde si différent du nôtre que nous ne pouvons l’imaginer. Le pire n’est jamais certain, mais comment croire que les privilégiés d’aujourd’hui accepteront de renoncer à leurs privilèges? Avec toutes les horreurs que l’on peut imaginer. Les luttes pour l’écologie ne relèvent pas seulement de débats académiques. Elles sont donc nécessairement politiques. C’est à ce niveau qu’il faut agir, en choisissant son camp. Dès aujourd’hui.



Citation de l’ouvrage:
Rist, Gilbert. La tragédie de la croissance: Sortir de l’impasse. Paris: Presses de Sciences Po, 2018.

Interview par Marc Galvin, Bureau de la recherche.
Photo: par Flévaris [CC BY-SA 4.0], de Wikimedia Commons.