16 août 2018

Le nationalisme des régions riches : un enfant de l’Etat providence ?

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L’analyse d’Emmanuel Dalle Mulle, chercheur à l’Institut.

Emmanuel Dalle Mulle.jpgAu début des années quatre-vingt, dans un volume publié peu après sa disparition, le grand sociologue et historien Stein Rokkan affirmait que « le plus important défi territorial [pour l’Europe] viendra probablement de régions économiquement supérieures ou qui ont amélioré leur situation économique ». 

Dans une certaine mesure, Rokkan avait raison. Durant les dernières trois décennies en Europe occidentale, les mouvements séparatistes les plus populaires se sont développés dans des régions relativement plus riches que la moyenne de l’Etat dont elles font partie (Pays Basque, Catalogne, Flandres, Italie du Nord) ou dotées d’importantes ressources naturelles (Ecosse). 

Mais pourquoi des régions relativement riches devraient-elles chercher l’indépendance ? Les forces séparatistes surgies dans ces territoires ont dénoncé une situation d’« exploitation fiscale » de la part du gouvernement central ou  de régions relativement plus pauvres. La création de l’Etat providence et la crise fiscale que la plupart des pays européens ont vécu à partir de la moitié des années 70 sont deux éléments fondamentaux pour expliquer comment ce « nationalisme des régions riches » a pu se développer à partir de ce moment. En effet, l’Etat providence a permis l’établissement de flux automatiques de redistribution de la richesse entre personnes riches et pauvres d’un même état, d’une magnitude inconnue auparavant. En présence d’un déséquilibre dans le niveau des revenus entre les différentes zones d’un même pays, ces flux interpersonnels génèrent des flux fiscaux territoriaux qui offrent un potentiel de contestation dans les régions contributrices. La crise fiscale des Etats européens qui a commencé à la fin des « Trente Glorieuses », que Paul Pierson a appelé « l’âge de l’austérité permanente », a considérablement augmenté la force de ce potentiel contestataire. 

Ce type de discours nationaliste a un avantage indéniable : il ajoute aux plus traditionnels argumentaires de nature culturelle une motivation instrumentale en faveur de l’autonomie et/ou l’indépendance. Ainsi, l’indépendance est présentée comme un outil pour améliorer le niveau de vie de la population et assurer la durabilité de la sécurité sociale. Il n’est pas surprenant  qu’un tel discours devienne  très efficace dans des situations de crise économique, où les conflits concernant  la redistribution des ressources deviennent plus marqués.  

Emmanuel Dalle Mulle est chercheur postdoctoral en histoire internationale à l’Institut et chercheur associé au Centre d’études sociologiques de l’Université de Leuven (Belgique). Il travaille actuellement dans le cadre d’un projet intitulé « The Myth of Homogeneity : Minority Protection and Assimilation in Western Europe, 1919-1939 » qui se concentre sur l'assimilation des minorités nationales en Belgique, Espagne et Italie pendant l’entre-deux-guerres. 

Lire l’article publié dans Jet d’encre

Lire l’article publié dans Le Temps