20 octobre 2014

Agriculture et mondialisation

Marcel Mazoyer offre un plaidoyer raisonné en faveur de l’agriculture familiale
Conférence organisée par la Revue internationale de politique de développement.

La Revue internationale de politique de développement a convié Marcel Mazoyer à prononcer une conférence à l’Institut le mercredi 8 octobre 2014. Un public nombreux s’est pressé pour suivre les analyses de cet ingénieur agronome et économiste agricole de renommée mondiale. Celui-ci a proposé un tour d’horizon prospectif des limites et possibilités de l’agriculture mondiale : Quelles sont les insuffisances de la situation alimentaire et agricole mondiale actuelle ? Quelles en sont les causes et les conséquences ? Les terres cultivables et les techniques durables sont-elles suffisantes pour nourrir convenablement toute l’humanité au XXIe siècle ? Et si oui, par quelles politiques peut-on les mobiliser à cet effet ?

Marcel Mazoyer s’est attaché – chiffres à l’appui – à rappeler des faits propres à démonter nombre d’idées reçues. Le conférencier a notamment mis l’accent sur la croissance abyssale des inégalités dans le monde agricole, en termes d’équipements, de rendements, de productivité du travail et de revenus générés par les différents acteurs. Alors que la population agricole mondiale n’a jamais été aussi nombreuse (2,8 milliards de personnes), seuls 28 millions de tracteurs sillonnent nos terres arables. Au moins un milliard d’actifs agricoles travaillent manuellement, sans aide mécanique ni animale, pour des rendements très faibles. L’agriculture « moderne » mécanisée est minoritaire, et les très grandes entreprises agricoles à salariés sont quant à elles ultraminoritaires, tant en nombre que pour ce qui est de leur main-d’œuvre.

En outre, les produits agricoles échangés sur les marchés mondiaux ne représentent que 10 % environ de la production agricole mondiale. Ils proviennent d’une toute petite minorité d’exploitants, composée essentiellement des grandes entreprises délocalisées dans les pays du « Sud » et de l’« Est » où elles profitent de terre et de main-d’œuvre bon marché, et des exploitations modernes subventionnées des pays développés. Il n’en reste pas moins que ce sont ces 10 % qui déterminent les prix des denrées alimentaires dans le monde. En tirant les prix vers le bas, cette  concurrence devient insoutenable pour la majorité des exploitants agricoles familiaux du « Nord » et des paysans du « Sud ». Elle met en péril leur capacité de tirer un revenu décent de leurs activités et même, pour beaucoup, de se nourrir convenablement. Ainsi, près de 80 % des 3 milliards d’individus qui souffrent d’insécurité alimentaire sont des ruraux, parmi lesquels 70 % sont des paysans ; quant aux 20 % restants, la plupart sont des anciens ruraux récemment exilés en ville.

Cette pauvreté paysanne de masse est d’autant plus dommageable qu’elle bride les capacités d’investissements agricoles productifs, ce qui met en péril les capacités de l’agriculture mondiale à nourrir convenablement l’humanité au XXIe siècle, qu’elle limite le pouvoir d’achat global et, par là même, les possibilités d’investissements utiles, tous secteurs confondus, et qu’elle favorise les investissements inutiles (spéculation), dangereux (surendettement), toxiques (subprimes) et générateurs de crises récurrentes (financière, économique, écologique, sociale, morale, politique…) de l’économie mondiale contemporaine dans son ensemble.

Pour éliminer la pauvreté et la faim et pour relancer par le haut cette économie-monde, Marcel Mazoyer préconise de s’inspirer des politiques publiques favorables au développement de l’agriculture familiale, qui, après la guerre, furent pratiquées avec succès dans les pays développés et dans les pays en développement, et ce, en prenant soin d’éviter les excès et inconvénients de l’agromécanique et de l’agrochimie. C’est l’agriculture familiale qui a porté la révolution agricole contemporaine et la révolution verte. C’est encore elle qui détient aujourd’hui les réserves de la croissance agroécologique, durable, de demain.

La Revue internationale de politique de développement publiera en 2015 une contribution de Marcel Mazoyer (avec Laurence Roudart), dans le cadre d’un numéro thématique sur l’acquisition de terres agricoles à large échelle par des investisseurs étatiques et privés.

Marcel Mazoyer est professeur émérite  de l’Université Paris Sud et d’AgroParisTech. Successeur de René Dumont à la Chaire d’agriculture comparée et de développement agricole à l’Institut national agronomique Paris-Grignon, il a également dirigé le Département des sciences économiques et sociales de l’INRA et présidé le Comité des programmes de la FAO. Il a publié de nombreux ouvrages sur les questions agricoles, dont une Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine (1997) et La fracture agricole et alimentaire mondiale : nourrir l’humanité aujourd’hui et demain (2005), coécrits avec Laurence Roudart.