19 December 2018

Changer le monde?

Flora Demaegdt (Leturcq), étudiante de 2e année de master en études du développement

"Crise des migrants, famines, désastre écologique, rupture du multilatéralisme, violences faites aux femmes… les défis sont colossaux et je crois que nous, jeunes bientôt diplômés et sensibles aux questions du monde, en sommes conscients et consternés. Ces défis constituent en effet le cœur même de nos études du développement. Bien que tentés de nous résigner à penser qu’il est trop tard ou trop compliqué de changer les choses, nos lectures, les enseignements de qualité, nos rencontres avec des professionnels et nos discussions avec des experts nous encouragent au contraire à croire qu’il existe des leviers d’action. En ce qui me concerne, ce désir de faire bouger les choses est né non seulement d’un parcours académique pluridisciplinaire passionnant en études européennes à Londres et Berlin, puis en études du développement à Genève, mais surtout d’une expérience humaine bouleversante à Madagascar.

Tout juste mariés, Pierre et moi décidions de dédier trois mois de notre été au service d’une communauté œcuménique à Antsirabe, dans les hauts plateaux malgaches. Une expérience qu’il m’est difficile de résumer en quelques lignes… S’efforcer d’« être » plus que de « faire », de garder un cœur joyeux en jouant avec les enfants malgré leurs corps torturés par la malnutrition, et d’accepter avec humilité le sentiment d’impuissance, ce sont autant de défis qu’une vie entière – j’en suis consciente – ne suffira pas à relever.

Mes missions principales consistaient à donner des cours d’anglais dans une école, aider au soutien scolaire organisé pour 250 enfants deux fois par semaine, visiter les familles du quartier pour prendre des nouvelles, organiser des activités pour les mineurs d’un centre de redressement et superviser une colonie de vacances pour 600 enfants. La première épreuve fut d’essayer de taire mes réflexions et mes pensées moralisantes. « Penser le développement » et affûter son esprit critique – fruits de l’enseignement reçu à l’Institut – ne sont pas des qualités suffisantes pour rencontrer l’autre et intégrer une action sociale. Pour autant, des questions me revenaient continuellement. Pourquoi agissent-ils comme cela ? Pourquoi l’État est-il totalement absent ? Comment voulez-vous que la situation s’améliore tant qu’il y aura de la corruption ? Mes jugements initiaux, panneaux classiques de l’Occidentale qui part « faire de l’humanitaire », n’étaient en fait que le résultat d’une bonne dose d’incompréhension, de culture shock, de manque de connaissance – et d’un soupçon d’orgueil.

L’expérience humaine commença alors à prendre tout son sens avec la rencontre personnelle de l’autre, avec tout ce qu’il porte de souffrances et de richesses. En avançant avec et vers les enfants du quartier, Tahin, Far, Andzou, Njack, Mamy, j’ai réalisé que des compliments simples, des sourires généreux, une douche fraîche, et une multitude de petits gestes du quotidien peuvent permettre à l’autre de recouvrer une partie de sa dignité. Ces enfants m’ont appris que si des changements sont nécessaires, ils le sont avant tout du point de vue de la relation humaine, vraie, et de la joie que nous avons le devoir de partager quand nous avons la chance d’être ensemble. Vouloir changer le monde, c’est d’abord accepter de se déplacer et de se laisser transformer par l’autre."