02 October 2018

Le retour du racisme

Le multiculturalisme qui a présidé aux noces du prince Harry et de l’actrice Meghan Markle en mai 2018 donnerait à croire que l’ouverture de la famille royale britannique à d’autres cultures est le signe d’une époque de progrès racial, de même que le serait l’accueil fait par la France à son équipe de football championne du monde en juillet, une formation composée en majorité d’enfants d’immigrés africains. Il n’en est malheureusement rien et, de par le monde, le racisme et la discrimination raciale font un retour spectaculaire. Ceux-ci faisant écho à d’anciennes formes d’inégalités et dénotant une certaine continuité, l’on serait fondé à s’interroger: le racisme nous a-t-il jamais réellement quittés?

wyplosz-1.jpg
Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou professeur d’histoire internationale

Cette épiphanie s’est imposée en raison d’une fausse vision d’un progrès continu de la tolérance au sein des sociétés. Ce récit est en réalité un grand mythe contemporain et si, à l’évidence, des progrès substantiels ont eu lieu ici et là, la rapidité et l’étendue du regain actuel du racisme s’expliquent par un historique de non-résolution du problème.

Aussi, trois principaux phénomènes président à la recrudescence du racisme actuel: l’exemplarité négative de nombreux leaders, la banalisation sociétale qui masque la continuité du problème et la rationalisation intellectuelle qui outille son expression. Le premier, le plus important, est celui de la «jurisprudence sociale» qui a été introduite au niveau de plusieurs leaderships et suivant laquelle le comportement de dirigeants a explicitement introduit une acceptation et un mimétisme (re)normant le racisme dans des paramètres d’acceptabilité.

Au premier plan de ce phénomène, il y a l’action du président américain Donald Trump. On ne saurait assez souligner le rôle négatif joué par ce chef d’Etat, considéré comme «raciste» par 49% d’Américains en juillet 2018 et dont l’élection est en réalité moins choquante que l’acceptation de celle-ci par de larges pans aux Etats-Unis et au-delà.

Le cas Trump
Sept jours après avoir pris fonction, à l’occasion du jour de mémoire de l’Holocauste, le président Trump signa le 27 janvier 2017 un ordre exécutif communément dit «Muslim Ban» instaurant au sein d’une république démocratique une discrimination officielle des individus sur la base de leur religion. La confirmation de cette décision par la Cour suprême américaine, le 26 juin 2018, est venue asseoir institutionnellement cette politique discriminatoire.

Entamée de la sorte, l’ère Trump s’est jouée par la suite sur le mode de la constante normalisation d’actes proto-racistes, ouvrant la possibilité au racisme ou simplement le révélant. Au niveau international, les pays africains (ainsi que Haïti et le Salvador) ont été ainsi qualifiés de «shit hole countries», et au niveau national le pays s’est enfoncé dans une nouvelle crise raciale qui ne dit pas encore son nom mais qui avance à grands pas. L’antisémitisme a augmenté de 60% en 2017, constituant la plus grande hausse enregistrée depuis plusieurs décennies, et le racisme anti-Noirs a augmenté exponentiellement.

Selon le Southern Poverty Law Center, 954 «groupes de haine» sont désormais actifs aux Etats-Unis. Quantitativement frappant, le phénomène l’est tout autant qualitativement lorsqu’une une institutrice en sciences sociales enregistre nonchalamment un podcast pour ses enseignements à des écoliers de Floride appelant à l’éradication des musulmans et des juifs, et au retour de la ségrégation. Logiquement dans un tel Zeitgeist, une proposition de loi contre… le lynchage en 2018 a pu faire l’objet d’une soumission au Congrès; parlement au sein duquel des candidats aux sympathies nazies affichées s’apprêtent à faire leur entrée – à l’instar de parlementaires en Grande-Bretagne actifs dans des groupes racistes et à un moment où le fascisme fait son retour en Italie et l’ultranationalisme slave reprend pied en Europe de l’Est.

Si la situation raciale se détériore aux Etats-Unis, on ferait fausse route en croyant que le mal n’est qu’américain ou européen. Le racisme est de plus en plus présent dans les pays du Sud. En Libye où l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a révélé l’existence de marchés où les migrants sont vendus, en Algérie où les migrants subsahariens sont transportés et abandonnés aux portes du désert, au Liban où des Kényanes ont été battues en public, en Arabie saoudite où les travailleurs asiatiques sont exploités, en Inde où la mémoire d’Hitler inspire l’assassinat de musulmans et en Birmanie où un génocide se joue au vu et au su de la communauté internationale, sans oublier les raids contre les camps de Roms en Ukraine.

Banalisation du mal
Le deuxième phénomène qui, au cours des dernières années, a permis un tel accroissement du racisme a été sa banalisation. Partant de l’idée (fausse) que celui-ci ne constitue plus un problème, de nombreuses sociétés ont donné moins d’importance à son observation et ont ainsi graduellement perdu la capacité à suivre son évolution. En réalité, la responsabilité des sociétés est plus conséquente parce que beaucoup ont exprimé une forme de fatigue à l’égard de la question, voire d’irritation lors de sa mention. Cette insensibilité au problème frappe plus ceux qui en souffrent.

Aussi, c’est une tare que certains «Blancs» seraient moins enclins à admettre et qui fait dès lors l’objet de l’expression d’un double déni, à savoir, d’une part, le problème en soi et, d’autre part, l’expérience de ceux qui en souffrent. La construction d’une phraséologie non interrogée fait que la même expérience est représentée (et donc acceptée) différemment selon, par exemple, le fait qu’il s’agit d’un docteur malien quittant un cabinet à Bamako pour un autre en France («immigré») ou un chômeur britannique quittant la misère sociale de Liverpool pour un emploi de serveur à Dubaï («expatrié»).

La terminologie et le vocabulaire sont des enjeux en période fascisante, et un tel jeu sémantique participe fortement de la corruption des valeurs qui masque les pratiques discriminatoires. Aux Etats-Unis, les violations des droits des Afro-Américains sont ainsi qualifiées de «brutalité policière» là où une logique systémique est à l’évidence en marche. En Afrique du Sud, depuis les attaques de 2006 contre les Africains subsahariens, les présidents Thabo Mbeki puis Jacob Zuma ont refusé de nommer les attaques comme étant xénophobes préférant les euphémiser en «défi de criminalité».

Libération de la parole raciste
Le racisme est, troisièmement, de retour parce que la banalisation des discriminations a été intellectualisée et est de plus en plus conceptuellement autorisée. "La libération de la parole raciste a été accompagnée par une esbroufe qui consiste à la faire apparaître comme une opinion légitime, à l’instar d’autres points de vue, ou simplement la manifestation d’un droit d’expression que l’on ne saurait contredire sans apparaître comme un censeur. Cette intolérance au nom de la tolérance est peut-être la forme la plus insidieuse de ce racisme nouveau qui se drape aujourd’hui des oripeaux d’un idéal de liberté, mais qui est en réalité profondément antidémocratique.

En France, par exemple, durant l’été 2017, dans l’indifférence, une femme a été forcée par les forces de l’ordre à se déshabiller au nom de… sa liberté, révélant l’étendue du racisme institutionnel. Au-delà de l’obsession à l’égard du musulman en France et la construction de son image par les élites de ce pays – qui, à l’image du journaliste Eric Zemmour, considère que le prénom Hapsatou (d’une citoyenne française) «est une insulte à la France» –, apparaît de façon plus importante la question non posée pour l’heure de la mise en place d’un racisme nouveau à la fois ancré dans des dynamiques coloniales se rejouant et en même temps se libérant de façon arrogante au nom d’une expression autofondée et qui, à terme, a donné naissance à une république de l’islamophobie, ce que Jim Wolfreys nomme «le racisme respectable en France».

Cette sophistication nouvelle du racisme, souvent sous-tendue par les réflexions d’intellectuels, et la normalisation de ces pratiques s’accompagnent d’une désinstitutionnalisation des avancées contre le racisme: affaires classées sans suite, victimes compensées de façon humiliante (4 cents pour une mort) et stigmatisation de ceux qui dénoncent le racisme. L’hypocrisie qui préside à la lutte contre le communautarisme en France au nom d’une laïcité largement réinventée mais qui en réalité vise essentiellement la communauté musulmane, ainsi que le rappelle Pascal-Emmanuel Gobry, en est un exemple frappant.

Au final, tout se synthétise dans cette passivité-couardise-autorisation-rationalisation et un Mark Zuckerberg se perd dans un discours commercial alambiqué et contradictoire par lequel, pour perpétuer la mainmise de son Facebook, il indique qu’il ne voit pas l’utilité de suspendre des fake news niant la réalité historique de l’Holocauste. De fait, dans ce monde postmoderne, nimbé d’ignorance, d’égoïsme et d’apathie, émerge une forme de racialisation de la haine; un monde de plus en plus orwellien où l’on peut être détenu parce qu'on parle une langue étrangère.

L’éducation demeure au coeur du problème et trop de jeunes entendent leurs parents en privé utiliser des épithètes racistes à l’égard de tel ou tel groupe de personnes et une telle exemplarité négative se met en marche de façon irrémédiable. Au-delà de l’enfance, le retour du racisme devenu acceptable – comme le note Tendayi Achiume, l’envoyé spécial des Nations unies sur la discrimination en Grande-Bretagne depuis le Brexit – est pourtant le grand mal de notre époque et il fait le lit d’un avenir où les identités pourraient être encore plus meurtrières.

Cet article a été publié dans Le Temps du 26 septembre 2018.