04 April 2017

Le professeur Gilles Carbonnier nommé vice-président du CICR

Le professeur Gilles Carbonnier a été récemment nommé vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et prendra ses nouvelles fonctions au printemps 2018. Directeur des études à l’Institut, il enseigne l’économie du développement. Il est rédacteur en chef de la Revue International Development Policy et président du Comité directeur du Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève (CERAH). Avant de rejoindre l’Institut, Gilles Carbonnier a travaillé plusieurs années pour le CICR en tant que délégué sur le terrain et conseiller économique.
 

Comment voyez-vous ce poste ?

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Je pourrai vous en dire plus lorsque j’aurai pris mes nouvelles fonctions au sein de cette organisation qui compte quelques 15'000 employés actifs dans plus de 80 pays, avec un budget annuel d’environ CHF 1,6 milliards. Ceci dit, je vois trois axes principaux. Premièrement, je serai amené à travailler étroitement avec le Président, Peter Maurer, ainsi qu’avec mes futurs collègues de l’Assemblée du CICR, notamment pour assurer le bon fonctionnement des mécanismes de gouvernance institutionnelle et de contrôle interne. Deuxièmement, je m’engagerai dans le développement de collaborations stratégiques, que ce soit au sein du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge, avec les milieux scientifiques ou d’autres acteurs-clé. Le troisième axe concerne la mise en œuvre de réformes institutionnelles et de projets prioritaires avec la direction du CICR.


En quoi vos années d’enseignement et de recherche à l’Institut vous seront-elles utiles?

Ces années à l’Institut sont précieuses à plus d’un titre. Mes travaux sur l’économie politique des conflits armés m’ont permis de mieux cerner les apports de l’économie et de la recherche interdisciplinaire en sciences sociales pour saisir les dynamiques complexes qui sous-tendent les conflits armés contemporains.

Nos étudiants – dont une majorité de non-Européens – arrivent à Genève avec une vision de l’humanitaire qui diffère souvent de notre approche ‘Dunantiste’. Certains contestent ce qu’ils perçoivent comme un humanitaire occidental ou néocolonial. Ces questions trouvent aussi un écho dans le contexte de la formation continue, auprès de professionnels originaires de pays en guerre. Les débats avec nos étudiants m’ont amené à mieux appréhender la variété des approches et des savoirs dans le champ humanitaire. 

Finalement, j’ai eu la chance d’encadrer depuis 2010 une trentaine de groupes d’étudiants qui mènent des projets de recherche appliquée pour divers acteurs de la Genève internationale. Ces recherches m’ont permis d’approfondir mes réflexions sur des thèmes aussi variés que les conséquences humanitaires des sanctions économiques, la guerre en milieu urbain, les nombreux facteurs qui influencent le comportement des groupes armés, ou encore le rôle des diasporas et des médias sociaux dans les conflits. 


Vous êtes notamment l’auteur de l’ouvrage « Humanitarian Economics ». Que vous a apporté la rédaction de cet ouvrage ?

Alors que la science politique, le droit, l’anthropologie et l’histoire s’intéressent depuis de nombreuses décennies aux guerres civiles, l’économie a longtemps négligé ce phénomène malgré l’impact des conflits dans les pays en développement. Mon livre examine les apports de l’économie politique à la compréhension des désastres, des guerres, du terrorisme et du ‘marché humanitaire’. J’y souligne le grand potentiel – mais aussi les limites – de la théorie du choix rationnel et de l’analyse coût-avantage dans la compréhension des crises et des réponses humanitaires. Je m’intéresse aussi aux avancées récentes dans le domaine de l’économie comportementale et d’autres disciplines qui peuvent contribuer à expliquer les décisions de divers acteurs en situation de guerre. Lors de la présentation de cet ouvrage, j’ai pu engager un dialogue stimulant tant avec des collègues que des praticiens. Je me réjouis de pouvoir allier l’action à la réflexion en rejoignant le CICR !


Quels sont les principaux défis du CICR ?

J’en mentionnerais trois. Maintenir l’accès direct aux populations dans les zones de guerre tout en préservant la sécurité des employés. Assurer le financement et l’indépendance de l’organisation dans la durée. Développer et gérer les relations avec une variété croissante d’acteurs impliqués dans le secteur humanitaire.

Plus généralement, je constate que malgré la forte croissance du marché humanitaire depuis 1990, les besoins vitaux des populations affectées par la guerre ne sont que très partiellement couverts. Il suffit de penser aux crises qui frappent des millions de personnes au Yémen, en Somalie, au Sud Soudan et au Nord du Nigéria. De plus, les violations du droit international humanitaire demeurent hélas trop fréquentes et impunies, comme dans le cas d’attaques systématiques contre des structures médicales. Mieux assister et protéger les populations demeure un défi majeur.

Un autre enjeu a trait au caractère chronique des conflits armés : les organisations humanitaires opèrent dans certains pays depuis plus de dix ou vingt ans. La question des interactions entre humanitaire et développement se pose avec d’autant plus d’acuité que les acteurs de la coopération au développement tendent à intervenir toujours plus dans les mêmes contextes ou états dits ‘fragiles’.