21 June 2018

Aquarius

Témoignage de Julie Melichar (MIA ’17) à bord de l'Aquarius.

L’odyssée de l’Aquarius s’est prolongée. Du moins jusqu’au week-end dernier, lorsque le navire affrété par SOS Méditerranée est arrivé en Espagne. A son bord, un peu plus d’une centaine de migrants, après que quelque 500 passagers (sur les 630 recueillis) ont été transférés sur d’autres bateaux.

La Neuchâteloise Julie Melichar avait embarqué le vendredi précédent à bord de l’Aquarius. Elle était chargée de récolter des témoignages et d’assurer la communication avec les équipes à terre. Entretien avant l’arrivée à Valence.

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Vous atteindrez l’Espagne ce week-end. Quelles sont les conditions de vie à bord?

Elles sont très difficiles. Nous faisons route vers Valence, mais nous avons dû changer notre trajectoire en raison des mauvaises conditions météorologiques. La nuit dernière, tout le monde avait le mal de mer. Les migrants, malades, étaient entassés sur les ponts. Nous allons longer la Sardaigne pour prendre une route mieux abritée des vents, mais ça prolongera encore notre traversée vers l’Espagne. Nous devrions atteindre Valence dans la nuit de samedi à dimanche.

Comment se passe la cohabitation à l’intérieur du navire?

Jusqu’à mardi, il y avait 630 migrants sur l’Aquarius. Nous avons fait savoir aux autorités italiennes qu’il n’était pas possible de naviguer avec autant de passagers, pour des questions de sécurité. Les femmes et les enfants dorment dans une zone abritée, mais les hommes étaient entassés partout, sur tous les ponts et dans les couloirs, serrés les uns contre les autres. Nous ne pouvions quasi plus marcher sur le bateau.

Après le transfert de quelque 500 personnes, il vous reste 106 migrants à bord. La situation s’est-elle améliorée en termes de place et de vivres?

Oui, il y a davantage de place pour les 51 femmes, 45 hommes et dix enfants que nous transportons. Et les conditions hygiéniques se sont améliorées, puisque nous avons enfin pu organiser des douches et distribuer des brosses à dents. Mais nous manquons de nourriture. Nous avons été ravitaillés par un bateau maltais et deux navires italiens, mais ce n’est pas suffisant. Les gens ont faim, ils ont aussi besoin d’être soignés.

Des médecins sont à bord de l’Aquarius: quels soins doivent-ils prodiguer?

Beaucoup de migrants souffrent de brûlures: pendant leur traversée sur les canots pneumatiques, il y avait des pertes d’essence qui, mélangées à l’eau de mer, ont provoqué des brûlures. Nous transportons aussi des personnes très faibles: l’une d’entre elles était en situation d’arrêt cardiaque quand nous l’avons repêchée. Elle a pu être réanimée. Nous avons vécu deux sauvetages critiques dans la nuit de samedi à dimanche.

Comment les rescapés ont-ils réagi en apprenant que l’Aquarius ne pouvait pas se rendre en Italie?

Ça a été tendu, les migrants ne comprenaient pas pourquoi nous étions arrêtés au milieu de la mer. Des gens m’ont dit que s’ils devaient retourner en Libye, ils préféraient sauter à l’eau. Il y a beaucoup de Soudanais, d’Erythréens, de Nigérians. Lorsqu’ils ont appris que l’Espagne acceptait de nous accueillir, ça a été un soulagement pour eux.

Vous avez travaillé dans des camps de réfugiés en Grèce, mais c’est votre première expérience de sauvetage en mer. Comment vivez-vous cette situation?

C’est éprouvant, mais il faut tenir le coup. Je dois gérer les sollicitations permanentes des médias et, entre deux interviews, j’aide comme je peux. Un marin m’avait prévenue avant de monter à bord: personne ne redescend inchangé de l’Aquarius.

Eprouvez-vous de la colère contre les autorités italiennes?

Evidemment. C’est une situation qui nous indigne tous: des considérations politiques prennent le dessus sur le respect de la vie et des droits humains! J’aimerais que ceux qui prennent de telles décisions passent cinq minutes sur un bateau immobilisé en mer.

Article original de Virginie Giroud, Le Courrier, 15 juin 2018