Carlos Fuentes, Licence en relations internationales 1951

carlos_fuentes.jpgCarlos Fuentes a toujours estimé avoir eu le privilège d’étudier à Genève en 1950, à l’Institut universitaire de hautes études internationales. Aujourd’hui, nous savons que c’est l’Institut qui a le privilège de compter parmi ses
anciens étudiants l’une des plus grandes plumes de la littérature latino-américaine.

Ce séjour à Genève a profondément marqué Carlos Fuentes. Pour le futur écrivain et observateur de la politique internationale, Genève a été le lieu de passage de l’adolescence à l’âge adulte, un passage important auquel
il reviendra dans son oeuvre. Lorsque Juan Luis, le jeune Mexicain d’Une âme pure, découvre Genève, il ressemble comme deux gouttes d’eau au personnage autobiographique de Fuentes dans Ce que je crois.

L'Institut a le privilège de compter parmi ses anciens étudiants l'une des plus grandes plumes de la littérature latino-américaine.

Une autre influence a marqué Carlos Fuentes tout au long de sa vie : celle du droit international. Il évoque dans Ce que je crois l’ambiance « de discipline et d’Ancien Régime intellectuel » de l’Institut et les enseignements « d’une pléiade d’internationalistes-vedettes, comme Brierly, Bourquin, Röpke et Scelle ». Ses écrits relatifs aux affaires du monde sont traversés par la vision du droit international comme un élément de base pour la démocratisation des relations internationales, par la défense passionnée des droits humains et du principe de non-intervention. Carlos Fuentes était un Latino-Américain fidèle aux traditions qui sont les nôtres et qui a combattu ce qui furent deux des grands maux endémiques de la politique régionale durant des décennies : les régimes dictatoriaux et l’ingérence états-unienne. Il était ancré à gauche et l’était resté, contrairement à Vargas Llosa. Mais il était d’une gauche de principes, non « institutionnelle », n’épousant pas des régimes non respectueux des droits humains.

Carlos Fuentes luttait pour le respect absolu des droits humains, peu importe où et par qui ils étaient bafoués. En témoignent son voyage en Tchécoslovaquie avec Gabriel García Marquez et Julio Cortázar, et sa rébellion contre le soutien états-unien aux dictatures latino-américaines. Il était devenu un champion de la défense de deux principes qui ont révolutionné le droit pénal : l’universalité et l’imprescriptibilité des crimes contre la paix et contre l’humanité. Il a vibré lorsque le juge Garzón a demandé l’extradition de Pinochet à Londres et lorsque le vieux rêve d’une Cour pénale internationale est devenu réalité avec le Statut de Rome. Et il s’est insurgé à nouveau lorsque la politique du président George W. Bush a menacé la nouvelle CPI : « Ma mémoire retourne à Genève, à la Commission du droit international, à la période immédiate de l’après-guerre et à l’image des Etats-Unis d’Amérique comme étant les promoteurs actifs du droit international et de l’organisation internationale, y compris le droit pénal. Les Etats-Unis sont ainsi devenus leurs propres bourreaux lorsqu’ils tournèrent le dos à la meilleure défense contre la terreur, le droit » (« Tribunal penal internacional », Reforma, 16 juillet 2002).

C’est en poursuivant son plaidoyer pour une société internationale démocratique fondée sur le droit international que nous rendrons le meilleur hommage à Carlos Fuentes.

Carlos Fuentes a aussi défendu avec vigueur le principe de non-intervention, même à l’heure de la mondialisation. Il ne s’agissait pas bien entendu de l’invocation du principe par les dictateurs, mais de son existence comme sauvegarde de l’indépendance des peuples : « Le principe de non-intervention, déclarait-il, continue d’être essentiel à la sécurité des nations. Il ne s’agit pas pour autant d’un principe absolu. Il permet les exceptions définies par les instruments internationaux. Toutefois, il ne peut pas être substitué par son antithèse, le droit d’ingérence. » Il considérait, à l’instar de Bernardo Sepúlveda, juge à la Cour internationale de Justice, que ce prétendu droit ouvre la voie à la fin de l’ordre juridique et introduit un élément d’arbitraire, puisque c’est la puissance interventionniste qui juge et décide de son ingérence (« Kosovo y el nuevo orden internacional », Reforma, 15 avril 1999).

Les changements intervenus dans le monde après la chute du Mur de Berlin et que l’on réunit sous l’étiquette de la « mondialisation » le préoccupaient. Lorsque la mondialisation sera jugée, écrivait-il dans Ce que je crois, le jugement lui sera défavorable si par mondialisation, on entend la croissance du chômage, la réduction du service public, la perte de la souveraineté, la désintégration du droit international, doublée d’un cynisme politique grâce auquel, les étendards démocratiques agités contre le communisme durant la Guerre froide par le soi-disant monde libre étant désormais disparus, celui-ci se félicite de l’établissement de régimes capitalistes autoritaires mais efficaces. Il rappelait que la première mondialisation a été celle des grandes découvertes et du développement du droit international, comme réponse aux procès mondiaux de la conquête, du colonialisme et des rivalités commerciales. Pour Carlos Fuentes, la société internationale n’a pas été capable de promouvoir une nouvelle légalité face à une nouvelle réalité, et il formulait en ces termes le grand défi qui nous attend : « Parviendrons-nous à établir un ordre international qui prévale sur les espaces sans loi – comme ceux du marché, du narcotrafic, des migrations ? Y aura-t-il des instances internationales capables de réguler ces processus ? »

C’est en poursuivant son plaidoyer pour une société internationale démocratique fondée sur le droit international que nous rendrons le meilleur hommage à Carlos Fuentes.

Ce texte a été écrit à l’occasion de la table ronde en hommage à Carlos Fuentes organisée le 24 septembre 2012 par l’Institut et la Mission permanente du Mexique auprès des Nations unies.