11 April 2017

Les migrations, un problème ?

GREECE-MACEDONIA-EUROPE-MIGRANTS

Entretien avec Julie Melichar, étudiante de master en affaires internationales, et Gladys Robert, étudiante de master en études du développement.

Vous êtes à l’origine de la création de l’initiative étudiante « Migration ». Comment vous êtes-vous intéressées au problème des migrations ?

photo-Julie-Melichar.jpg  
Julie Melichar  

JM: J’ai commencé à m’y intéresser de plus près il y a plusieurs années, quand des amis réfugiés en Allemagne m’ont raconté leurs trajectoires depuis le Mali, le Nigéria, l’Erythrée, l’Afghanistan, l’Iraq, la Syrie. Leurs récits des difficultés du parcours et de l’accueil négatif qui leur est souvent réservé en Europe m’ont montré l’ampleur des inégalités du monde dans lequel nous vivons et m’ont décidée à tenter de le changer. Des rencontres dans des camps en Grèce, en Palestine, au Liban et en Suisse ont ensuite renforcé mon engagement.

Photo_Gladys_Robert.jpg  
Gladys Robert  

GR: Ce sont des semaines de volontariat à Calais en janvier et février 2016 qui ont constitué un tournant décisif par rapport à mon intérêt ; on ne peut rester indifférent au fait de partager ne serait-ce qu’un aperçu de l’intensité du quotidien des habitants de la « jungle ». L’engagement citoyen, concret, m’est alors paru évident.
 

 

D’où viennent ces difficultés, et quelles en sont les conséquences ?

JM: Les difficultés découlent de la façon dont nous percevons les migrations : se déplacer est considéré comme anormal et l’immobilité est présentée comme la solution. Malgré la mondialisation et la levée des restrictions des mouvements de biens, de capitaux et de l’information, nous réfléchissons encore en termes d’États-nations, qui sont une construction pourtant récente, quand il s’agit d’êtres humains. Ainsi, nous oublions que nous avons toujours bougé et évolué grâce à ces mouvements. De plus, le changement climatique et la montée des inégalités globales rendent improbable un arrêt prochain des migrations ; il faut donc l’accepter et s’y préparer, socialement et politiquement.

GR: Un autre défi est lié à la popularité croissante d’une définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté. Les mouvements de populations sont présentés et perçus comme une menace contre la vision idéalisée d’une nation homogène ; le Brexit, l’élection de Trump, la popularité de Norbert Hofer en Autriche sont des exemples révélateurs de ces dynamiques qu’il s’agit de prendre au sérieux.

JM: Il y a une aujourd’hui une tendance à « illégaliser » les migrants, qui à la fois reflète et produit un phénomène de racialisation européenne. « L’autre », celui qui n’est pas Européen, est souvent considéré comme inférieur et responsable des modifications sociales, économiques et sécuritaires du paysage européen.

GR: Les conséquences des politiques migratoires sur les populations concernées, mais aussi sur l’avenir de l’Europe, sont cruciales. En effet, les personnes en mouvement sont actuellement « parquées » dans des camps – comme en Grèce ou en Serbie – et se retrouvent à attendre au sein de systèmes administratifs saturés. Nos dirigeants sont ainsi en train de produire une situation dans laquelle des populations entières vivent aux marges de la société et sont forcées d’accepter l’assistance des organisations internationales. Nous ne sommes que trop peu conscients des conséquences que cette forme d’apartheid peut avoir sur le vivre ensemble de demain.

Comment pourrait-on régler ce problème ?

GR: Un point important concerne justement la problématisation de cette thématique : politiquement, la migration est largement perçue comme un « problème à régler » dont la solution passerait par une sécurisation du phénomène. Celle-ci, qui consiste souvent à renforcer, voire à fermer les frontières, est en fait à la source de la réelle « crise » migratoire et humanitaire aux frontières de l’Europe. Il faut cesser de se demander si nous avons la capacité d’accueillir les personnes en mouvement et réfléchir plutôt à comment les accueillir.

JM: La réponse doit se dérouler à plusieurs niveaux : il faut du courage politique pour prendre des décisions solidaires et décomposer les paradigmes à la base du système actuel, notamment le repli nationaliste et la considération de certaines personnes comme « citoyens de deuxième classe » dont la vie importe moins. Mais ce changement politique ne pourra pas se faire sans un changement des mentalités. A ce niveau-là, le travail citoyen de sensibilisation et d’éducation est crucial. Proposer des espaces où rencontrer les nouveaux arrivants peut aider à réduire les préjugés, dédiaboliser l’image négative des réfugiés  véhiculée par certains médias et promouvoir l’acceptation de ceux trop souvent considérés comme « autres ».

Quel est votre point de vue sur les frontières ?

JM: Les frontières servent à empêcher le mouvement et contribuent à renforcer la perception qui fait des migrations un problème. Elles placent une proportion croissante de la population mondiale dans l’illégalité et s’avèrent létales. Les fermer n’empêchera pas ceux qui le veulent de venir, mais augmentera le nombre de morts en chemin. La preuve sur les îles grecques : malgré l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, les bateaux continuent d’arriver. Les réfugiés sont reçus dans des conditions inhumaines qui les déstabilisent psychologiquement. Ce n’est pas la solution. Au contraire, il faut créer de nouvelles façons légales et sûres d’atteindre l’Europe et de s’y déplacer.

GR: Dans cette optique, il s’agit de garder à l’esprit le fait que les frontières et les politiques migratoires ne sont pas des données a priori mais sont construites. La fermeture des frontières révèle une crise des institutions et de la solidarité en Europe. En outre, les systèmes de Schengen et Dublin se sont montrés largement dépassés et n’ont pas su faire face à la situation actuelle. Toutefois, de nombreux pays – dont la Suisse – se cachent derrière une application stricte et faillissent ainsi à leurs responsabilités en termes de droits humains.

L’initiative « Migration » a été créée en mars 2016. Elle encourage la sensibilisation aux sujets liés aux migrations et propose des espaces de rencontre avec les nouveaux arrivants tels que des cours de français.
Pour en savoir plus, consultez la page Facebook « IHEID Migration Initiative » ou http:///mygisa.ch.


Cet entretien a été publié dans le dernier numéro de Globela Revue de l'Institut