29 janvier 2018

Violence et religion en Afrique


Dans «Violence et religion en Afrique», son nouveau livre paru chez Karthala, Jean-François Bayart questionne le développement des mouvements armés d’orientation religieuse et d’obédiences diverses, islamiques comme chrétiennes. Au fil de cette réflexion, c’est toute l’histoire de l’État en Afrique qui apparaît sous un jour nouveau. Interview avec l’auteur, professeur d’anthropologie et sociologie à l’Institut et titulaire de la chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain.

L’Afrique est en proie au djihadisme et au radicalisme politique du christianisme évangélique. Mais de quelle violence, de quelles religions, et même de quelle Afrique parle-t-on ?

Tout d’abord, les phénomènes extrêmes du djihadisme et du radicalisme ne doivent pas occulter qu’il est aussi une autre Afrique, celle par exemple de la mobilisation en faveur de la démocratie, qui passe par des alternances électorales, comme récemment en Gambie, ou par des révolutions civiques, comme au Burkina Faso. Même dans un pays comme le Nigeria, dont le nord-est est aux prises avec l’insurrection de Boko Haram, le recours aux urnes a permis une alternance politique dont le candidat sortant, et battu, Goodluck Jonathan, a reconnu la légitimité. Ne réduisons pas l’Afrique à la violence! La religion est largement dissociée de celle-ci, bien qu’elle puisse cautionner des politiques répressives – à l’instar des églises du Réveil, en République démocratique du Congo (RDC), ou de l’Église catholique, pendant le génocide des Tutsi, au Rwanda – et qu’elle soit parfois victime de la violence d’État, comme dans certains pays socialisants, dans les années 1970-1980. En outre, ce sont bien l’ensemble des religions, et non seulement l’islam, comme on le sous-entend parfois, qui peuvent entretenir des relations avec une violence qui est toujours d’ordre politique, plutôt que spirituel: il est un djihadisme armé musulman, comme dans le nord-est du Nigeria, au Mali ou dans le nord-est du Kenya, mais aussi un radicalisme politique d’inspiration pentecôtiste qu’on a vu à l’œuvre en Côte d’Ivoire dans les années 2000, ou en République centrafricaine (RCA) depuis les années 2010. Encore faut-il rappeler que la notion de djihad ne renvoie pas nécessairement à la lutte armée, que cette dernière peut être défensive plutôt qu’offensive, que le djihad peut être économique comme l’envisageait Bourguiba en Tunisie, et que le vrai djihad est celui que le musulman mène contre lui-même, pour devenir un meilleur croyant. Encore faut-il être également conscient que le christianisme évangélique n’arbore pas toujours cette islamophobie qui caractérise son rameau nigérian: à Ngaoundéré, au Cameroun, le pentecôtisme n’entretient pas de relation d’inimitié avec l’islam. Enfin, la sorcellerie représente une forme de violence sociale qui est inséparable des pratiques thérapeutiques soucieuses de rétablir la concorde au sein des familles. Ce qui nous conduit en effet à nous interroger sur la pertinence de l’«Afrique» comme unité d’analyse. Le continent est hétérogène, et l’Afrique est aujourd’hui dans le monde, autant que le monde dans l’Afrique.

Historiquement, la guerre en Afrique a été politique et non pas religieuse. Elle a eu pour objet le contrôle de l’État et des ressources, plutôt que celui des âmes. Assiste-t-on à un tournant?

Pas forcément. Au Mali, au Nigeria, au Kenya et en Somalie, la question foncière, celle de la circulation des troupeaux, le contrôle de l’économie politique de la frontière, et donc du commerce et de la contrebande, restent des enjeux majeurs du djihadisme, qui apporte des réponses que l’État est incapable de fournir. La violence d’orientation religieuse, que portent des mouvements armés – Boko Haram sur un mode néo-islamique, mais aussi l’Armée de résistance du Seigneur sur un mode néo-chrétien, de part et d’autre des frontières de l’Ouganda, de la RDC et de la RCA – relève généralement de la contestation de l’iniquité de l’État plutôt que des logiques intrinsèques de la foi. Il s’agit d’abord d’insurrections sociales, dans la continuité des grandes rébellions de l’époque coloniale ou des premières années de la décolonisation. Néanmoins, il ne faut pas en occulter les ressorts strictement spirituels. Boko Haram est un mouvement islamique ou millénariste, incontestablement. Simplement, l’islam ne suffit pas à l’expliquer. Si tel était le cas, ce serait l’ensemble du nord du Nigeria qui serait à feu et à sang, et non seulement le nord-est.

L’interaction entre la sphère de la religion et celle de la politique semble n’avoir jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Si oui, pourquoi? Et comment étudier cette relation?

Je ne suis pas certain que cette interaction n’ait jamais été aussi forte, pas plus que je ne crois à une quelconque exceptionnalité de l’Afrique de ce point de vue. Les grands changements de la décennie ont été politiques, et les forces politico-religieuses n’y ont pas tenu le premier rôle. Cela a été flagrant dans le cas des Printemps arabes, même si les partis islamiques ont ensuite tiré les marrons électoraux de leur feu, quitte à s’y brûler les doigts, comme en Égypte. Le phénomène majeur est peut-être la généralisation de la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté, du fait du passage d’un monde d’empires à un monde d’États-nations, comme j’avais essayé de l’expliquer dans un livre précédent, L’impasse national-libérale. Voyez le conflit israélo-palestinien, ou la crise politique en Birmanie: ce sont également des définitions ethnoconfessionnelles de la citoyenneté qui paramètrent les termes de ces antagonismes éminemment politiques, dont les enjeux sont l’accès au pouvoir ou à la richesse, et non la spiritualité, la croyance.

En plus de Violence et religion en Afrique, vous publiez également État et religion en Afrique. Pourquoi cette série de deux livres sur la religion en Afrique?

Cette double parution est un reflet de mon enseignement à la chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain et des conférences annuelles ou mensuelles que j’y organise. Dans ce cadre, j’assure un cours, «Religion et politique en Afrique», qui a nourri ces deux microlivres, au même titre que le colloque «Violence et politique en Afrique» que nous avions tenu en décembre 2016.



Références complètes des deux nouveaux ouvrages de Jean-François Bayart:
Bayart, Jean-François. État et religion en Afrique. Paris: Karthala. 2018.
Bayart, Jean-François. Violence et religion en Afrique. Paris: Karthala. 2018.

Interview par Marc Galvin, Bureau de la recherche.