07 janvier 2019

Le Brexit et la Suisse

Balance concept of law and justice

On le sait bien, le Brexit et la Suisse sont étroitement liés dans la tête des Européens. L’expérience des accords bilatéraux avec la Suisse est une raison de l’inflexibilité de l’Union vis-à-vis de la Grande-Bretagne. En sens inverse, les négations sur le Brexit ont influencé celles avec la Suisse. Le chaos politique britannique actuel est aussi lourd de signification pour la Suisse.

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Charles Wyplosz, professeur honoraire d’économie internationale

On peut appeler ça le principe de détricotage. Défaire un pull-over fait de dizaines de milliers de mailles est long et ardu, et la laine récupérée est toute déformée. Il en va de même des liens entre l’Europe et la Suisse ou la Grande-Bretagne. Rares sont les activités quotidiennes qui ne sont pas régies par les accords existants. Les défenseurs du Brexit avaient imaginé qu’ils allaient tricoter un nouveau pull avec de la laine fraîche. Theresa May, célèbre pour sa formule «Brexit is Brexit» au début de son mandat, a découvert que ce n’est pas si simple.

Par exemple, surgie de nulle part, est apparue la question de la frontière entre les deux Irlande qui est devenue le point de blocage. Ni la République d’Irlande ni le Royaume-Uni ne veulent voir ressurgir cette frontière, ne serait-ce que parce que c’est un élément essentiel des accords dits du Vendredi Saint («Good Friday») qui, il y a vingt ans, ont mis un terme à la cruelle guerre civile. Théoriquement, les accords sont caducs si une frontière est réinstallée. Les conséquences d’une telle remise en cause sont imprévisibles et aucun gouvernement n’a envie de tenter l’expérience. Mais alors si, quelque part, il n’y a pas de frontière entre l’Europe et le Royaume-Uni, c’est comme un trou au fond d’un seau, tout peut y passer et donc, de fait, le Royaume-Uni fait implicitement partie de l’Union européenne, en devenant un membre passif du marché commun. C’est inacceptable pour les partisans du Brexit.

Au-delà de cet exemple, spectaculaire mais loin d’être unique, les liens tissés depuis des décennies sont innombrables et connectés les uns aux autres de manière souvent insoupçonnée. Quand on tire sur un brin de laine, tout se défait. Or aucun de ces liens n’a été tissé sans raison. Il s’est toujours agi de simplifier ou d’améliorer des aspects, importants ou non, de la vie au sein d’un espace de vie et d’activités qui dépassent les frontières nationales. On peut toujours restaurer des frontières dures, mais les inconvénients seront majeurs. Le repli sur la patrie peut sembler attractif, mais ce n’est qu’un slogan remarquablement superficiel. C’est précisément ce que les négociateurs britanniques ont découvert. Le chaos politique qui se creuse à Londres reflète un désaccord fondamental entre réalistes et nationalistes, entre ceux qui veulent tirer les avantages des frontières ouvertes et ceux pour qui le repli n’a pas de prix.

C’est aussi le choix auquel la Suisse fait face. Les Européens ne veulent plus des accords bilatéraux. On peut se demander pourquoi, ces accords ne les dérangent pas vraiment et ils fonctionnent même plutôt bien. Mais ils les voient comme un précédent dangereux pour la cohésion de l’Union, ce qui n’est pas illogique en ces temps de Brexit, avec des risques d’Italexit et de bien d’autres accès de fièvre. Longtemps, la Suisse a très adroitement profité de cette exception, mais l’arrangement touche manifestement à sa fin. Les Britanniques ont cru qu’ils étaient trop importants pour l’Europe pour ne pas obtenir, eux aussi, un arrangement sur mesure. Ils comptaient sur le soutien de leurs alliés traditionnels, par exemple les pays scandinaves, ou sur celui des autres pays eurosceptiques, comme les pays de l’Est. Ils ont échoué sur toute la ligne. Ils découvrent à présent que l’Europe est beaucoup plus importante pour eux qu’ils ne le sont pour l’Europe. La petite Suisse n’a aucune chance de mieux réussir.

Cet article a été publié dans Le Temps du 20 décembre 2018.