Yves Oltramare Lectures

 

2018 Lecture Series

 

Religion et société civile

Le sens commun identifie la société civile à la sécularisation de l’Etat, tout en la distinguant de ce dernier, voire en l’opposant à celui-ci. Or, en bonne philosophie politique, la société civile n’est pas l’Autre de l’Etat. Elle est la société dans son rapport à l’Etat. En outre, elle a souvent pris la forme d’organisations religieuses, ou religieusement orientées. Dans un double mouvement, elle a pu affirmer son autonomie par rapport au pouvoir religieux lui-même, que celui-ci fût ou non d’ordre clérical, et par rapport à l’Etat, que celui-ci fût d’ordre religieux ou politiquement différencié.

Le pluralisme des institutions et des doctrines religieuses dans une société donnée est un élément décisif de la structuration de la société civile. De ce point de vue, l’islam, qui reconnaît bel et bien la distinction entre le religieux et le politique, condition sine qua non de la notion de société civile, abrite des logiques comparables à celles du christianisme. Le sionisme, le bouddhisme politique confirment à leur tour la contribution, parfois paradoxale, du champ religieux à la formation de la société civile au Proche-Orient et en Asie. Ce qui amène à une appréhension moins normative de la société civile, dont certaines de ses forces ne militent pas nécessairement en faveur de la démocratie libérale ou de l’Etat de droit, sans pour autant que leur orientation religieuse puisse suffire à l’expliquer.

 

Prochaines conférences

 

Mardi 27 Novembre 2018 at 18h30
The Graduate Institute, Geneva (Maison de la paix, auditoire A2)

Olivier Christin, Professeur d’histoire moderne à l’Université de Neuchâtel, Directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE) à Paris et Directeur du Centre européen des études républicaines (CEDRE).

Conscience, secret, devoir: le christianisme et les élections

Cette conférence reviendra sur la question des origines religieuses des techniques électorales modernes, en portant à jour trois catégories régulièrement invoquées dans les théories démocratiques contemporaines. Nombre d’entre elles tiennent en effet la liberté de l’électeur, le secret du vote et, sous certaines formes, l’obligation électorale pour des piliers essentiels de la démocratie. Chacun doit pouvoir voter, à échéance régulière, dans des élections compétitives, en ayant l’assurance que ses préférences ne seront pas dévoilées mais qu’elles seront bien prises en compte. Or ces conditions idéales ont une origine précise, notamment dans l’Eglise médiévale et moderne et dans le protestantisme. Il faut s’obliger à les décrire si l’on veut comprendre les débats contemporains, qui remettent en partie en question ces fondements de l’élection moderne, comme le montrent quelques questions ponctuelles: le secret du scrutin est-il la meilleure garantie de la liberté du suffrage et le meilleur moyen de déterminer collectivement la volonté générale ? En luttant contre l’abstention avec le vote électronique à domicile ne risque-t-on pas de fragiliser la liberté, la sincérité et la confidentialité du vote ? Rendre le vote obligatoire contribuerait-il à réhabiliter la politique et le sens civique ? On cherchera à réfléchir sur la manière dont ces questions se sont historiquement constituées et sur ce que cette histoire nous dit.

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Lundi 11 Decembre 2018 at 18h30
The Graduate Institute, Geneva (Maison de la paix, auditoire A2)

Yves Déloye, Directeur de Sciences Po Bordeaux et directeur de la Revue française de science politique.

Les voix de Dieu en France (XIXe-XXIe siècle)

L'histoire du suffrage électoral en France a souvent occulté la contribution paradoxale de l'Église catholique à l'apprentissage des procédés démocratiques modernes. Loin d'être réductible au déplacement de voix électorales qu'il provoque, l'engagement des ecclésiastiques a également porté sur la socialisation politique et religieuse de générations durablement marquées par l'affrontement des deux France : sur la mobilisation politique d'une population encore largement rurale, sur la promotion d'un nationalisme catholique aux accents antisémites qui trouve dans l'espace électoral une tribune appréciable pour s'opposer durablement à une histoire républicaine et laïque dans laquelle il refuse de se reconnaître. Rejetant la perspective d'une confessionnalisation et d'un refoulement dans la sphère privée du catholicisme, le cléricalisme électoral conduit à faire de la politique autrement, par encadrement de toutes les activités sociales, dans le refus catégorique d'une séparation entre les affaires temporelles et les préoccupations spirituelles, et par l'immixtion fréquente de la religion dans les affaires de la Cité.

 

Les rendez-vous de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain »

 

Lundi 19 Novembre 2018 à 18h30
The Graduate Institute, Geneva (Maison de la paix, auditoire A2)

Henry Laurens, professeur et titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France

Jalila Sbai, historienne et chercheuse associée à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France

Les Racines Coloniales de la Politique Musulmane de la France

De quelle façon l’expérience coloniale française a-t-elle façonné le rapport à l'islam et aux musulmans? Quels acteurs et quelles institutions ont joué un rôle déterminant dans ce processus historique? Quelle portée cette histoire a-t-elle aujourd'hui sur les dynamiques contemporaines?

 

Conférences précédentes (link)

 

Mardi 23 Octobre 2018 à 18h30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Marcel Gauchet, Directeur d’études émérite l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et Rédacteur en chef de la revue Le Débat

Quand la religion entre en révolution

Les fondamentalismes procèdent d’une réaction à la pénétration de la modernité dans des sociétés encore largement empreintes de structuration religieuse. À un certain moment du processus, les religions en place se trouvent mises au défi : réagir ou périr, reconquérir des sociétés qui leur échappent ou céder la place. Mais elles ne peuvent se lancer dans cette reconquête sans se transformer profondément, sans se politiser, sans se métamorphoser en idéologies – bref sans se pénétrer de cette modernité qu’elles combattent.

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Fait religieux, fait économique : perspectives comparatives

Depuis Max Weber, les relations que la religion entretient avec l’économie ont fait couler beaucoup d’encre. Il ne s’agit pas de reprendre cette discussion théorique, mais de s’interroger sur les liens empiriques entre faits religieux et faits économiques dans diverses situations contemporaines.

Une première série de questions se posent sur la manière dont les religions ont composé avec le néolibéralisme. Il a été parlé d’ « islam de marché ». Néanmoins, c’est surtout le pentecôtisme qui a nourri le débat. Ce qui ouvre d’autres interrogations, relatives aux représentations religieuses de la justice économique et sociale, et aux figures légitimes de la propriété, de la richesse et de la réussite.

Enfin, la consommation participe de la délimitation du bien et du mal, du licite et de l’illicite, au point qu’elle peut être l’indice du pêché ou de l’incroyance, autant que le signe de l’élection divine. En définitive, l’interaction entre la religion et l’économie s’avère plus complexe que ne le suppose le débat public, prisonnier d’un culturalisme hors d’âge.

 

Mardi 6 Mars 2018 à 18h30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Jean-Pierre Dozon, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, vice-président de la Fondation Maison des sciences de l'homme, Paris

Prophétisme, formation de la nation et cultures de rente en Côte d’Ivoire

Les prophétismes sont apparus en Côte d’Ivoire en situation coloniale, mais aussi après l’indépendance. Certains d’entre eux sont devenus des religions ou des Eglises à part entière. Ils n’ont cessé d’être mêlés aux évolutions économiques, sociales, politiques du pays – notamment au développement des cultures de rente – et aux tensions qui les ont accompagnées. On a pu parler, à leur propos, d’une « reprise d’initiative » de la part des colonisés, ou de la capacité d’agir (agency) des subalternes.  Ils constituent une forme de production religieuse de la modernité, qui correspond assez peu au paradigme du « désenchantement du monde ». 

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Mardi  8 Mai 2018 à 18h30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Giacomo Todeschini, ancien professeur d'histoire médiévale à l'Université de Trieste

Les marchands et le temple : la société chrétienne et le cercle vertueux de la richesse du Moyen-Âge à l’Epoque moderne

Max Weber a bâti  sa construction de l’histoire de l’esprit du capitalisme à partir des données offertes par la pensée économique et religieuse calviniste moderne, avec une attention tout à fait particulière pour le 18e siècle et le Nouveau Monde. Mais, lorsqu’on considère la réflexion économique du Moyen-Âge et des débuts de l’Âge moderne en Europe occidentale, on constate immédiatement l’absence de toute « pensée économique » structurée et systématique. En revanche, on peut identifier plusieurs galaxies conceptuelles et lexicales, profondément enracinées dans le droit et la théologie des chrétiens d’Occident, qui produisent des mots et des discours. Ce sont ceux-ci qui, aux siècles suivants, deviendront les éléments constitutifs du langage des économistes, jusqu’à la fondation formelle d’une science économique par les économistes « classiques ». Ce système discursif « médiéval » nous apparaît donc non pas comme l’origine d’un « esprit » du capitalisme, mais plutôt comme le réservoir linguistique et lexical dans lequel la modernité a puisé ses matériaux conceptuels. Au cœur de ce vocabulaire occidental de l’économie, dont on peut retracer la généalogie formelle et le vocabulaire, on retrouve, spécialement, toute une série d’images, de métaphores et de réflexions concernant la circulation de la richesse, la santé du Corps public en tant que Corps sacré, et finalement la productivité potentielle de l’argent lorsqu’on peut supposer sa « nature » de capital.

 

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Mardi 22 Mai 2018 à 18h30

The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Eric Morier-Genoud, professeur d'histoire africaine à la Queen's University de Belfast

Le pentecôtisme et les transformations économiques post-socialistes au Mozambique

L’abandon du socialisme et la fin de la guerre civile, à la fin des années 1980, ont profondément transformé le Mozambique postcolonial. Le champ religieux national s’est trouvé lui-même bouleversé par le retour à la liberté de croyance, l’expansion religieuse qui s’en est ensuivie, la diversification et la compétition des institutions ecclésiales qui en ont été les conséquences. Dans ce nouveau cadre, les églises néo-pentecôtistes, souvent originaires du Brésil et d’Afrique de l’Ouest, se sont multipliées. Elles ont défini de nouveaux codes sociaux, politiques et éthiques grâce à leur usage intensif des médias. Transformations économiques et religieuses sont allées de pair.

 

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Mercredi 30 Mai 2018 à 18h30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Amélie Blom, chargée de cours en science politique à Sciences Po., Campus Europe-Asie (Le Havre) et en sociologie du Pakistan à l’INALCO

Faut-il être payé pour tuer ? Les fondements économiques de la violence jihadiste au Pakistan

Nous ne savons à peu près rien de l'origine sociale des recrues jihadistes au Pakistan. La très grande diversité - doctrinale, géographique, sociologique et politique - des organisations rendrait toute généralisation hasardeuse. Et pourtant, les politiques publiques, le sens commun médiatique, tout comme une grande partie de la littérature savante, s'acharnent à faire de la frustration économique le moteur de l'engagement individuel, voire de l'action violente elle-même.  Plutôt que de chercher des motivations inaccessibles à l'observateur, il faut considérer l'attribution de motivations aux recrues jihadistes comme un processus éminemment politique qui doit être interrogé en tant que tel.

 

Les rendez-vous de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain »

 

Conférences précédentes

 

Mecredi 9 Mai 2018, 12:30 - 13:30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence

De quoi le cochon est-il le nom ? Des agressions de Cologne à l’affaire Weinstein

Des agressions sexuelles de Cologne, en 2016, à l’affaire Weinstein, la condamnation morale est passée du registre de la culture à celui de la nature. La coupable n’est plus la religion – en l’occurrence, l’islam – mais la masculinité. Il s’ensuit une codification normative grandissante des comportements sexuels, et autres. Or, cette normativité est débarrassée du poids de la culture, au grand dam des tenants du conservatisme traditionnel, en particulier chrétiens. Le code s’impose pour gérer la nature quand il n’y a plus de culture. Ce glissement de la culture au code est une caractéristique profonde de la mondialisation. On retrouve, dans les fondamentalismes religieux contemporains, cette obsession de la normativité des gestes de la vie quotidienne, prix de la Sainte Ignorance.

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Mardi 22 Mai 2018, 12:30 - 13:30
The Graduate Institute, Genève (Maison de la paix, auditoire A2)

Jean-François Bayart, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence
Alioune Diagne, danseur et fondateur du Festival international Duo Solo Danse de Saint-Louis (Sénégal)

Conférence dansée: Violence et religion en Afrique

Le rapport privilégié que la religion entretiendrait avec la violence est un poncif. En proie au djihadisme et au radicalisme politique du christianisme évangélique, l’Afrique semble être un cas d’espèce. Mais de quelle violence, de quelles religions, et même de quelle Afrique parle-t-on ? La guerre, en Afrique, a été politique, et non pas religieuse. Elle a eu pour enjeu le contrôle de l’Etat et des ressources, plutôt que celui des âmes, même si elle a pu emprunter, ici ou là, le langage de Dieu. Le chassé-croisé de la violence et de la religion doit être analysé au cas par cas, à l’échelle des terroirs historiques. Apparaît alors un objet sociologique circonscrit : des mouvements armés d’orientation religieuse, aussi bien islamique que chrétienne, conduisent des insurrections sociales, mais occupent une place marginale dans les interactions entre Dieu et César.