Le colloque 2017


Fait religieux, fait économique


4-5 décembre 2017  
IHEID (Maison de la paix)

Depuis la publication de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber, les relations que la religion entretient avec l’économie et la finance ont fait couler beaucoup d’encre. Il ne s’agit pas de reprendre un débat théorique très riche, encore que celui-ci soit souvent parti d’une lecture simpliste, et parfois erronée, de l’œuvre du sociologue de Heidelberg, lequel entendait «prévenir toute forme d’’absolutisation’ causale». L’actualité internationale nous soumet suffisamment de faits complexes en la matière pour que nous nous interrogions à nouveaux frais, et de manière empirique, sur les «connexions génétiques concrètes» entre faits religieux et faits économiques dans diverses situations politiques contemporaines, en restant d’ailleurs ainsi fidèles à la méthode wébérienne.

Une première série de questions se posent alors sur la manière dont les religions ont composé avec le néolibéralisme, depuis les années 1980. Il a été parlé, à ce propos, d’ «islam de marché», dans le contexte de l’Égypte. Les évolutions de la Turquie, de l’Iran, de la plupart des partis ou des mouvements, éventuellement armés, qualifiés d’islamistes ou d’islamiques ont en effet mis en lumière ces «affinités électives» entre la religion musulmane et le capitalisme contemporain, sans que l’idée d’une économie ou d’une finance « islamique » puisse devenir tangible. Mais c’est surtout le pentecôtisme, dont la formidable progression planétaire, depuis les années 1980, a coïncidé avec le moment néolibéral, qui a nourri le débat tant à propos des Amériques que de l’Afrique, voire de l’Europe.

Ce qui ouvre aussitôt une série d’autres interrogations, relatives aux représentations religieuses de la justice économique et sociale, et aux figures légitimes de la propriété, de la richesse et de la réussite. Les autorités spirituelles des monothéismes se divisent sur ces sujets. Les agents industriels, financiers, commerciaux portent eux-mêmes un ethos des affaires et une conception de la confiance qui se réclament volontiers de leur foi et de leurs convictions philosophiques ou morales. Dans les faits, la valeur financière ou économique d’un bien ou d’un service est donc indissociable des valeurs sociales et culturelles, ainsi que le rappellent les entrepreneurs et les marchands, les acteurs du crédit, les défenseurs de la solidarité ou de la redistribution dans le cadre du marché.

Souvent délaissée dans les analyses, la sphère de la consommation est enfin une dimension cruciale des relations qu’entretient la religion avec l’économie ou la finance. Elle participe de la délimitation du bien et du mal, du licite et de l’illicite, comme l’avait lui-même souligné Max Weber, dans sa réflexion sur les rapports entre le protestantisme et le capitalisme, au point qu’elle peut être l’indice du péché ou de l’incroyance, autant que le signe de l’élection divine. Mais la consommation est également un site majeur de la composition entre le marché et la foi, sinon de l’invention de nouvelles formes d’orthopraxie religieuse, à l’instar de la consommation hallal pour les musulmans, depuis les années 1980.

Ainsi observée de manière empirique sur la base de sociétés et de moments historiques concrets, l’interaction entre la religion et l’économie s’avère beaucoup plus complexe que ne le suppose le débat public, prisonnier d’un culturalisme hors d’âge.